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Littérature

Critiques littéraires

  • "Celui-là est mon frère" de Marie Barthelet (Editions Buchet Chastel)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Pour ce conte qui se veut universel : lutte pour le pouvoir, lutte des opprimés contre l’oppresseur, lutte pour un territoire- Marie Barthelet a choisi d’adopter le point de vue du "souverain", de « comprendre » ce qu’il peut éprouver dans sa chair, dans sa psyché -quand son frère d’adoption tant aimé a décidé de quitter le royaume, quand le même de retour, va s’insurger rameutant son peuple contre lui, quand le royaume est en proie aux pires fléaux. Elle lui donne la parole. Il va s’adresser à son frère, en un long monologue incantatoire -dont la trame n’est pas sans rappeler le récit biblique -Moïse et le Pharaon- et dont le titre lui-même renvoie à l’évangéliste Marc "quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère" 

    Une voix comme venue du fond des âges ; une voix qui exhume le passé de l’enfance -cinq chapitres ont pour titre "réminiscence"- Une voix qui exalte les moments de grâce, de connivence. Une voix qui ravive la douleur de la perte « j’avais le goût de mourir pas le courage » j’avais si mal au passé ; si mal. Car la relation privilégiée qu’il avait entretenue avec ce frère d’adoption va au-delà de l’amitié : ce dont témoignent ces aveux « toi mon tourmenteur toi ma maladie  toi mon épouvante ma fin brutale toujours TOI  toi mon Juge éternel, parce que je t’ai aimé je te dois la franchise. Les deux enfants, les deux adolescentsformaientun couple que le futur souverain croyait « inséparable », un couple dont l’alliance indéfectible avait été marquée dans la chair par le sang versé. La séparation n’en sera que plus douloureuse. Et si le frère -à l’instar de Moïse- vient en messager annoncer les pires catastrophes (eaux empoisonnées, peste, lèpre, grêle dévastatrice) comme autant de fléaux mérités, le tyran -L’Intouchable, le Pauvre de Coeur-, n’a pas su (voulu?) comprendre la grammaire des hommes. Lui qui affirme ne pas se posséder, être prisonnier de son enfance, est pourtant « l’assassin de son peuple » et il aura beau arguer de ses qualités passées, et de la corruption inhérente à l’exercice du pouvoir, rien n’y fera "j’aurai ta peau" lui a déclaré "son frère" L’autorité tyrannique d’un côté, l’égalité pour tous, des droits pour chacun de l’autre. Un « je » opposé à un « nous », l’oppresseur et les opprimés (même si la route est difficile, que les pierres blessent les pieds, et que le soleil brûle les yeux)

    Quelques indices ancreraient le monologue dans une forme de contemporanéité : télévision, mobylette, cinéma, caméras de surveillance, voitures blindées, groupes électrogènes ; bien plus refusant d’utiliser certains termes qu’il a bannis de son vocabulaire, le souverain à propos du mot « race » appliqué aux humains, s’indigne serions-nous au siècle dernier ? Certes les prénoms ou noms de certains personnages ont une consonance arabe, égyptienne ou orientale (le fidèle Dahoum, le médecin Shemset, l’acteur Képhas, l’épouse Watdjat, le fils Qamar)  et le palais peut ressembler à celui des Mille et une Nuits. Le fils lui-même a « un profil de miniature persane ». Mais en recourant à un temps qui n’est ni présent ni passé, en ne nommant jamais les deux frères, en ne précisant jamais une quelconque localisation, Marie Barthelet exhausse le récit à l’Universel. Ce que confirme la phrase de Mahmoud Darwich citée en exergue "deux étrangers en un même temps, en un même pays comme se retrouvent les Etrangers sur un même abîme ?".

    La lutte qui oppose deux "ennemis" c’est aussi celle de deux peuples, pour un même territoire qu’aucun n’est décidé à partager, une histoire "atemporelle" ; mais qui n’est pas dénuée de substrat idéologique … Or, en entraînant le lecteur dans le flux quasi hypnotique des émotions du souverain, en rendant palpable sa blessure/déchirure, la romancière humanise le personnage, et suscite chez le lecteur une forme d’empathie…Car ce serait lui la "victime" : victime de son passé, victime de son embrigadement pour l’accession au pouvoir. Monarque désormais impuissant, il assistera à la mort (par balle dans la nuque) de son enfant...La barbarie en acte est ici du côté des insurgés…

    On peut se laisser envoûter par les qualités d’écriture indéniables (choix du rythme, mélodie hypnotique, rigueur de la composition, mélange de poésie et de réalisme) on n’en restera pas moins "lucide"...et "critique".




  • "L'administrateur provisoire" de Alexandre Seurat (Editions La brune au rouergue)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    La découverte d’un secret -collaboration d’un membre de la famille au Commissariat général aux questions juives sous le régime de Vichy- ; traquer ce secret en faisant appel à la mémoire familiale et en consultant les archives officielles ; on croyait le sujet rebattu et la démarche éculée. Alexandre Seurat dans « L’administrateur provisoire » leur insuffle une force nouvelle. Le choix d’une écriture faussement neutre, l’originalité dans la construction du « récit », l’enchevêtrement ou la surimpression des repères, des récurrences thématiques (à la fois littérales et symboliques) et le questionnement même sur l’écriture, tout cela fait de ce « récit » une œuvre éminemment littéraire, entre le documentaire et la fiction.

    Ce sont les morts qui sont dangereux ...ils gisent tranquilles quelque part.Cet extrait d’une phrase de Faulkner -cité en exergue- est comme le fil directeur de « l’administrateur provisoire ». L’auteur donne la parole à l’arrière petit-fils de Raoul H. Le narrateur n’avait quasiment jamais entendu parler de lui, mais persuadé que la mort prématurée de son frère est liée à un « secret » il entreprend de le démasquer coûte que coûte ; et ce sera un « corps-à-corps » avec Raoul H. Comme les « témoignages » des oncles maternels qu’il interroge sont parcellaires, ou peu convaincants, il consulte les archives nationales, s’entretient avec une auteure, avec un universitaire -qui fait le distinguo entre « spolier » (vol légal) et « piller », compile photos, correspondance. Progressivement, méthodiquement s’élabore le portrait de Raoul, homme autoritaire, inventeur d’un dendromètre, il aura participé activement à la « spoliation » des biens juifs. Et comme on parlait de « gouvernement provisoire », sa fonction n’a pas pris fin avec le retour de son fils, de l’oflag….Son « zèle » -enfoui sous des prétextes fallacieux, par la famille- rejaillit sur l’arrière petit-fils « il y a son nom dans l’inventaire, son dossier H. Raoul… avec la honte : je viens de là, de Raoul H ».L’enquêtedevient quête intérieure, ne serait-ce que par cette douloureuse prise de conscience, qui elle-même pose un autre problème : peut-on se faire « l’historien de sa propre famille » ??je ne sais ce qui me pousse à parler de tout ça à tout le monde comme si cela me résumait,  me justifiait. Je voudrais pousser devant moi des mots qui diraient plus que je n’ai jamais dit, des mots capables de nous soulever tous, je ne les trouve pas

    Ce qui frappe d’emblée à la lecture c’est la froideur de l’énoncé dans le rendu du « métier d’administrateur provisoire »  -même si çà et là affleurent des réactions « à chaud » ou qu’on entend parfois comme une voix intérieure. Comme si le factuel était livré de façon brute, avec cette distance qui sépare le « sujet » de « l’objet » de sa quête. La parataxe, l’art de l’ellipse et la suggestion -que l’auteur a préférée à l’explication- contribuent à cet effet. Plus saisissant est ce montage « parallèle » quand le narrateur fait alterner dans un même paragraphe, des épisodes concomitants : la rencontre de ses grands-parents, leur mariage et le sort réservé à ces êtres spoliés qui seront embarqués vers une mort annoncée (par la faute de Raoul H)…

    Le temps du récit semble épouser celui du procès. À la fin de chaque partie en effet, une page en évoque une étape -depuis le « faites entrer l’accusé » jusqu’au verdict prononcé par le juge. Comme si le factuel rapporté par le narrateur trouvait sa propre conclusion dans le verdict « officiel ». Et si l’Histoire ne se déplace que par blocs lourds, lentement (propos de l’universitaire) il en sera de même avec l’histoire de l’arrière-grand-père -ce dont rend compte la disposition typographique : des « blocs » de narration, de dialogues, de pensées séparés par des blancs plus ou moins importants.

    À cela s’ajoute un entremêlement par surimpression des repères géographiques et temporels, et/ou le passage du rêve au réel revisité. Le lecteur suit le narrateur en un lieu précis, à un instant précis mais dans le paragraphe suivant il peut être projeté dans un autre lieu, une autre atmosphère, à une autre époque et revenir au moment de l’écriture.

    Seules, rémanentes, des silhouettes, ombres qui s’animent. Celle du frère (que le narrateur convie dans ses souvenirs, ou qui s’invite à intervalles réguliers  -tant elle est prégnante- dans l’enquête). Celle de la mère (avec des jeux d’échos entre le prologue et l’épilogue). Celles des victimes de Raoul H, Ludwig Ansbacher et Emmanuel Baumann quand le narrateur donne à voir leur parcours, avec les procédés cinématographiques des plans séquences, des jeux sur la lumière et le sens du cadrage. Une silhouette bleutée ? Mais c’est moi ce visage fissuré ? un visage hiératique inexpressif me regarde ou est-ce moi qui le regarde et qui cherche en lui mes questions ? Le narrateur imagine qu’au moment de sa mort Raoul H est entouré de silhouettes (aux visages fatigués) qui le regardent depuis un lieu énigmatique ..Raoul H lui, ne les voit pas….

    C’est la nuit. Un homme entre subrepticement dans un appartement. Il examine, consigne tout ce qu’il voit dans un carnet (prologue). Un auteur entre comme par effraction dans le passé jusque-là verrouillé de sa famille ; il découvre ce qui lui semble l’innommable. Dans le bureau de sa mère - elle a toujours été persuadée d’avoir des ancêtres juifs-  le narrateur ouvre avec précaution une veille boîte encarton ; il y a le pommier en bois peint « On touche avec les yeux» recommandait Raoul à sa petite-fille tout en lui montrant le « mécanisme » de la boule rouge ; elle-même, plus tard, fera la même recommandation à ses deux fils « on touche avec les yeux » « c’est ancien » ...Une boule rouge saute de tige en tige avant d’être récupérée par un personnage articulé qui la dépose dans un panier…..Métaphore de la quête/enquête ? Métaphore de l’écriture ?




  • "Anguille sous roche" de Ali Zamir (Editions le tripode)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Elle se prénomme Anguille, elle a 17 ans, elle est sœur jumelle de Crotale et fille de Connaît-Tout. Elle vient d’être vomie par la terre et se retrouve soudain dans un sépulcre abyssal. Alors pour le peu de temps qui lui reste à vivre, elle prend la parole -dans l’urgence- afin que souvenirs images et visions (re)adviennent par le Verbe. Un long récit composé de six parties titrées mais qui s’éploie en une seule phrase -certes ponctuée de nombreuses virgules. Une seule phrase comme le point de suture d’une blessure…

    Dès la première partie, on apprend pourquoi le père a choisi un tel prénom "poisson ubiquiste malin" "je veux faire de mon enfant un modèle qui saura se battre pour se faire une place dans ce monde, un enfant qui n’ouvrira la bouche que pour éclairer les âmes obscures" Le récit sera "anguilliforme" -c’est-à-dire et de l’aveu même de l’auteur, un Comorien né en 1987- "ce qui brouille les frontières, et se distingue par la singularité" Très souvent dans ce flux  logorrhéique Anguille -Poisson terrestre en train de se noyer-, interpelle son "destinataire" (-lecteur ?, monde sous-marin ? pêcheurs ? vous les hommes, vous les moralistes, et/ou tous les acteurs du théâtre de la vie, qui ne m’entendez pas)-Elle est consciente de le "fourvoyer" dans des détails inutiles, ou éveille sa curiosité par de fausses prolepses (nous verrons cela plus tard, ne brûlons pas les étapes) ou lui intime "d’ouvrir bien ses fesses pour comprendre la suite" ; ayant connu les affres de l’amour, elle prodigue des conseils (méfiez-vous de la capture de votre regard ; il faut aussi regarder les choses par les fesses et pas seulement par les yeux). Elle-même en se dédoublant s’admoneste "n’as-tu pas une araignée au plafond ; arrête de jacasser, merde … je ne dois pas perdre le fil comme ça,  revenons à.... Arrête de péter les plombs....) Elle "s’égare" délibérément dans des digressions - sur l’éducation, les mœurs animales, l’art de péter, sur l’essence de l’amour. Ces apparentes digressions énoncées au présent de l’indicatif  très souvent empreintes d’humour.gardent toujours les marques de l’oralité et témoignent d’une étonnante lucidité. Mais ce faisant, Anguille va retarder le moment où elle doit comprendre " comment elle en est venue là "en pleine anguillade dans une mer obscure ; et pourtant elle a conscience qu’elle doit vite en finir avec ces souvenirs avant que les images ne s’envolent. Les confessions iront, dans cette "histoire infinie", de révélations en révélations, de rebondissements en rebondissements (illustrant d’ailleurs l’expression imagée  "il y a anguille sous roche") jusqu’à l’horreur (dernière partie). Son discours est parsemé d’expressions latines "in petto" -que l’auteur semble affectionner-vade retro, ex abrupto, illico presto, ad vitam aeternam, hic et nunc, ipso facto qui dans leur contexte créent un comique du décalage, de même que le mélange de réalisme plus ou moins cru et l’usage de mots ou  expressions littéraires ou surannées.

    La narratrice procède par zigzags et/ou enchâssement de récits : les anecdotes et histoires du père, le récit de Vorace lui contant la vie de son féal Voilà, celui de Crotale évoquant ses relations "platoniques" avec les garçons dont Cobra, celui de Tranquille, la tante, que lui confie Crotale, celui du menuisier -sur l’embarcation- arnaqué par un client fonctionnaire. Elle restitue des ambiances : (celle du port de la ville de Mutsamudu capitale d’Anjouan avec sa medina, sa citadelle, avec ses quartiers et leurs odeurs leurs bruits leurs couleurs, la présence historique et tutélaire du badamier, la plage de Mjihari) des coutumes (le spectacle de "tam-tam de bœuf" sur la place Pangahari, la mosquée de vendredi) Mais surtout, elle sait rendre "palpable" la traversée tragique sur un kwassa-kwassa surchargé de clandestins à destination de Mayotte…Mélange des genres et des tonalités au service d’une construction élaborée qui peut rappeler celle de la tragédie à l’antique

    Récit d’une vie, récit polyphonique parfois (avec ces bouts d'histoires  comme autant de fragments de destinées humaines), ce roman aux allures de conte cruel (Je suis une vague qui a débarqué d’abord sur terre avant de se retirer ensuite dans la mer là où je suis née) se prête à une lecture plurielle (roman de formation, violente dénonciation de la " cruauté humaine " entre autres)

    "Anguille sous roche" a été encensé par toute la critique. Est-ce parce que l’évocation de naufragés sans assistance est en résonance avec notre actualité ? Est-ce à cause du choix d’une phrase unique (mais en cela  Ali Zamir n’est pas novateur…) du mélange de gouaille et de poésie ? Ou tout cela à la fois ?

    Une anguille ne regrette jamais, quand elle fonce dans les brouillards rien ne peut l’arrêter, même les liberticides, j’ai choisi ma vie et mes actes comme on choisit une route et une vitesse




  • "Face au Styx" de Dimitri Bortnikov (Editions Rivages)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Qui oserait encore affirmer, péremptoire, après la lecture de "Face au Styx", que c’est l’histoire racontée qui définit une œuvre ? (le roman surtout) Cette tendance à privilégier "l’image de la littérature" au détriment de "l’acte littéraire" Pierre Jourde la fustigeait déjà dans "la littérature sans estomac" : « le journalisme littéraire en France ne se préoccupe pas de l’être du langage c’est-à-dire  de ce que l’écrivain réalise avec des mots ».

    Que les choix d’écriture de Dimitri Bortnikov, écrivain russe vivant en France, déplaisent à des lecteurs outrés par -ou insensibles à- une logorrhée à la fois "mystique et scatologique" ou rebutés par l’éclatement de leurs repères linguistiques, est un autre problème !!!!

    Laissons-nous embarquer "face au Styx" (cf illustration de Joachim Patinier "traversée du monde souterrain") laissons-nous emporter dans un tourbillon logorrhéique, sismal où sont conviés les vivants et les morts. Oui, nous allons vivre une véritable expérience littéraire puis "écouter le silence où l’âme se déshabille des mots".

     

    Ce qui frappe d’emblée à la lecture c’est le caractère torrentiel, déchaîné et volcanique de l'écriture  comparaisons truculentes, rythme insufflé par de multiples exclamatives tirets et onomatopées, enchâssement de récits, mélange de visions oniriques ou fantasmatiques et de scènes plus "boschiennes" ; une écriture où se côtoient le sublime et le loufoque, le lumineux et le sordide, la tendresse et la violence. Dimitri Bortnikov nous y avait certes habitués depuis "le syndrome de Fritz" (traduit du russe par Julie Bouvard) et surtout depuis "repas des morts" directement écrit en français -cette complainte torturée et torturante à la syntaxe syncopée. Dans Face au Styx (dont l’écriture a demandé presque huit ans) le narrateur Dimitri (double de l’auteur ?) nous entraîne en des va-et-vient incessants entre un "ici" (Paris) et un "là-bas" (sa Russie et Samara sa ville natale). Ainsi aux déambulations dans la capitale (errances et accointances, recherche d’une "piaule", d’un travail, attente de la femme aimée Fevronia) se superposent des images du passé empreintes de "délires" (les dimitreries) ou traitées en de longues séquences (tiraillé par la faim un soir de Noël à Paris, il se rappelle l’enfer glacial "l’horreur boréale" de ses deux années d’armée, par exemple). Visions et divagations auxquelles sont conviés les grands de la littérature et de la peinture mondiale, car ce lettré amoureux des mythes antiques et modernes cite avec l’aisance de la connivence ses classiques russes autant que Shakespeare Cervantès Rabelais…

    Va-et-vient aussi d’un bord à l’autre du fleuve mythologique des Enfers. Le thème de la mort (cette dame aveugle aux lunettes de soleil qui fauche bien, à ras de tout) est en effet omniprésent dans le  roman. Celui-ci s’ouvre sur la mort de Norma "la plus belle des chattes" puis ce sera celles de la Marquise (Dimitri est employé-ménager chez des personnes âgées) de Nina, d’un bébé, ou encore de la petite Anca… Et au final celles du père, Dimitri revenu au pays natal, chapitres 36 à 40, assiste à sa lente agonie dans la lutte contre "l’ange de la mort" et de Damiane surgie du milieu du Styx, une morte-vivante "toute silence, toute caresse", qu’il peigne avec amour avant…

    Par associations d’idées ou surimpression il fait surgir d’une des rives du Styx, afin de dialoguer avec elles, les figures qui l’ont marqué : le grand-père Jo "ivre de tout", Babanya l’aïeule aveugle âgée de 4 mort-nés et de 13 enfants, Anton son camarade de classe le "gibbeux". L’enfance est peut-être "morte" mais, lui, adulte devenu, n’a rien oublié et continue de parler à ces chers disparus -les mots lui reviennent comme les oiseaux migrateurs- il sait varier style et tonalité en fonction du destinataire(humour pour pépé Jo, tendresse pour Babanya) et l’expression "toi-moi" renforce le lien entre ces "indissociés".

    À tous ces va-et-vient (vie/mort, Paris/Russie, rêve/réalité) correspond au niveau de la structure (composition) une alternance entre des séquences drôles et des scènes plus intimes avec des effets d’échos intérieurs.

    "Shakespeare des Schtroumpfs" lui, Dimitri, "le blairovitch des steppes, le rossignol de Sibérie"qu’a-t-il cherché toute sa vie à travers ses "chutes et chevauchées ses dimitreries ses hivers et ses printemps ses mystiqueries et ses pogroms de l’âme" sinon un état, un être humain qui lui montre son vrai visage

     

    Les morts ? Il y a ceux pour qui la délivrance arrive avec l’ouragan et ceux pour qui la fin vient dans la neige silencieuse, qui couvre l’agonie telle une mère, la cheville dans le Styx qui monte.

    Les morts et les vivants, et les pas encore nés, et les morts à naître, il les convoque en une ultime  vision, avant que n’éclate l’ouragan dans le silence du "rapt de la vie".




  • "Une bouche sans personne" de Gilles Marchand (aux forges de Vulcain)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Un titre étrange -qui sera expliqué à la fin-, une composition originale -le roman est encadré par deux chapitres numérotés 0 qui se font écho-, une narration qui mêle allégrement l’absurde, la fantaisie verbale et des situations loufoques, rocambolesques, sous cette apparente légèreté, le roman de Gilles Marchand se donne à lire comme un hymne à l’amitié, à la gloire d’une figure tutélaire, celle du grand-père, mais surtout comme un "apprentissage" de la "résilience".

    Le texte d’Italo Svevo « la conscience de Zeno »  (dont une phrase est citée en exergue) sert de "fil conducteur" ; le grand-père lisait ce roman, son petit-fils, le narrateur, en fait son livre de chevet et l’auteur, Gilles Marchand, emprunte, en partie, à l’auteur italien le procédé littéraire du "flux temporel". Si les "choses que tout le monde ignore et qui ne laissent pas de trace, n’existent pas", le narrateur en revanche porte les "traces de l’Histoire" qui remontent à l’enfance (la scène originelle ne sera dévoilée qu’à la fin en une vision où le crépitement de la phrase imite celui des flammes). J’ai un poème et une cicatrice affirme d’emblée le narrateur. Cicatrice que masque le port permanent d’une écharpe. Poème celui de sa vie, celui de la Vie, celui qui transfigure et ré-enchante le quotidien et que le roman va faire jaillir (alors que tout jusqu’alors était délibérément "cadenassé") et en écho le poème de Jean Tardieu.

    Nous sommes en 1987. Le narrateur est comptable. Il a 47 ans, il vit seul. Chacune de ses journées obéit à un rituel qui semble immuable et dont rend compte la structure formelle de la plupart des chapitres. Après le travail, le métro, c’est le rendez-vous le soir avec ses amis Sam et Thomas (ils portent eux aussi les stigmates de blessures) dans un bar tenu par Lisa - il en est secrètement amoureux. À partir du moment où malencontreusement du café a maculé son écharpe, le narrateur se doit de se "dévoiler" en mettant à nu son passé... Au fur et à mesure qu’il ressuscite ses souvenirs -mais surtout la figure tutélaire du grand-père- les garde-fous de la rationalité explosent et l’environnement se détraque : comme la concierge n’a pas été remplacée, les poubelles s’entassent jusqu’à obstruer l’entrée de son immeuble (et l’entrée du tunnel d’immondices est jalousement gardée par Gérard) ; la femme au chien est désormais tenue en laisse par l’animal ; la boulangère et ses crédos météorologiques ; son emploi systématique du futur constate que "tout va de travers". Sam reçoit des lettres de ses parents disparus. Dans le métro le narrateur imagine en une longue suite énumérative les usagers potentiels harnachés de leurs "attributs" de travail. La danse d’une mouche chorégraphie l’espace de l’appartement.

    "Rêveur fantaisiste" Pierre-Jean aura appris à son petit-fils (qu’il a élevé seul), l’art de transformer la réalité ; ce dernier, adulte devenu, va "la transformer pour essayer de voir comment elle aurait été perçue par les yeux de son grand-père". Et comment opérer cette transmutation sinon par l’imagination et l’écriture ? Imagination qui voile les arcanes du réel et les blessures de l’histoire ; écriture qui joue avec toutes les ressources du langage. On devine le plaisir de Gilles Marchandà faire de son personnage narrateur et conteur "l’artiste de sa propre vie". Il jongle avec les aphorismes, revisite les clichés ; des phrases accumulatives scandées par des anaphores (je me rappelle ou il y a) côtoient le comique de l’absurde, les jeux avec les mots (un raton lavait, un abbé badait) et avec les sonorités. Tout cela crée un univers qui rappelle parfois l’étrange et le merveilleux d’un conte où les oiseaux font des rêves,inventent des couleurs pour se peindre les plumes...  Chaque soir dans le bar, face à un public de plus en plus nombreux, il "raconte" ("je suis une bouche") mais il décide de réserver "la fin de son histoire" à ses amis -le cercle des happy few auquel est convié le lecteur- quand le moment est venu "d’affronter ses démons". Ce sera après une séquence, paroxysme du théâtre de la cruauté surréaliste mêlant les genres (danse orientale, cirque) et les tonalités (tragique et comique). Ce sera dans son appartement -réceptacle de sa conscience et de son passé : les écharpes y sont repliées comme les strates de sa vie... lesphotos d’un autre âge immortalisent "les voix chères qui se sont tues".

    Un récit "simple témoignage sous forme de cicatrice et de souvenirs trop longtemps enfouis" avoue le "récitant". En écho, Thomas affirme que la présence d’animaux plus ou moins anthropomorphisés dans le roman qu’il vient de terminer, n’en fait pas pour autant un conte philosophique c’est "juste une histoire sans prétention" comme "une bouche sans personne" ? (les effets spéculaires qui traversent le roman en un prisme  "littéraire" autorisent cette question...)




  • "Règne animal" de Jean-Baptiste Del Amo (Editions Gallimard)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    D’une manière vibrante incarnée, « Règne animal » évoque l’histoire d’une exploitation familiale dans le Gers, de la fin du XIX° à 1981. Aux horreurs de la guerre (celle de 14-18) répondent en écho celles de la violence industrielle qu’illustre l’élevage intensif du porc « la porcherie comme berceau de la barbarie du monde ». Eléonore et son arrière-petit-fils Jérôme seraient-ils les seuls rescapés d’un naufrage ? -eux qui ont su préserver un lien authentique avec le « règne animal » alors que le verrat à jamais détaché de ses entraves, se laisse guider par le parfum de la nuit...

    Chacune des quatre parties qui composent ce roman obéit à une dynamique particulière ; mais la construction d’ensemble n’est pas sans rappeler celle de la tragédie à l’antique. Des effets spéculaires créent des échos qui s’appellent en se répondant d’une partie à l’autre. En outre l’ellipse temporelle 1917-1981 n’est qu’apparente ; car dans les deux dernières parties consacrées à l’année 1981 des flash-back, des questionnements, des remises en cause comblent les interstices donnant à voir les conséquences inéluctables d’un processus engagé depuis longtemps….

    La première partie (cette sale terre 1898-1914) s’ouvre sur une scène « de genre », le père émacié, amaigri, alangui dans une position christique s’il provoque la nausée de son épouse « la génitrice » est scruté quasi amoureusement par son unique fille Eléonore ; avec les effets de clair-obscur le lecteur est face à un tableau. Dans cette partie les deux règnes animal et humain semblent cohabiter et même s’interpénétrer dans la sauvagerie, l’âpreté d’une terre séculaire « cette sale terre ». Après l’agonie, la mort et l’enterrement du père (restitués en de longues séquences aux visions hallucinées) c’est Marcel un vague cousin qui prend le relais (au grand dam de la génitrice mais au bonheur de la petite Eléonore qui connaît ses premiers émois...). Si la deuxième partie s’ouvre sur le bonheur d’une nature qui se réveille, bien vite la dure réalité de la première guerre mondiale viendra bouleverser cette « harmonie ». Et les convois de bétail destinés à l’abattoir et à « nourrir » les soldats préfigurent dans le rendu de la violence, l’inhumanité qui prévaudra dans les parties 3 et 4. Marcel revenu du front est un « monstre » de laideur (gueule cassée), le mariage avec Eléonore, la naissance d’un fils (Henri) ne peuvent enrayer ni le trauma (des visions du front, des massacres hantent son sommeil sous formes de cauchemars) ni les douleurs physiques. C’est un « mort-vivant » (tout comme le sera Catherine, la bru de Henri, certes pour d’autres raisons). Grâce aux économies laissées par la mère il peut agrandir la ferme acheter sols et animaux… Début d’un processus dont les conséquences sont mises en exergue dans le long lamento qui ouvre la troisième partie. Psalmodié par Eléonore à son arrière-petit-fils Jérôme, il dénonce la folie des hommes ; et se substituant à un narrateur l’aïeule se propose de restituer cette « mémoire commune » ; comme dans un instantané kaléidoscopique. Des phrases isolées en italique sont les diktats du père Henri à ses deux fils Serge et Joël. Père autoritaire obnubilé par le rendement de son entreprise dont il sera la première victime (produits toxiques inhalés). Le titre de cette partie « la harde » par un détournement volontaire désigne non pas la troupe de « bêtes sauvages » mais celle d’une lignée dont Jérôme est le dernier représentant. Dans la dernière partie, le dénouement, un montage parallèle, alterné permet au lecteur de se familiariser avec chacun des personnages qui cohabitent dans la porcherie et de comprendre les ravages exercés sur chacun jusqu’à l’effondrement... mais les dernières pages en italique (écho à celles qui ouvraient la troisième partie) exaltent la reconquête de la liberté.

    Cela étant, quel que soit le contexte, c’est une même écriture qui fouille, creuse, s’attache aux détails les plus sordides, analyse au scalpel (à l’instar de la lame qui incise la chair animale et châtre les porcs...), pénètre les consciences, restitue les remugles, en nous faisant « vivre », et la vie sauvage des premiers représentants de cette famille (fin XIX°) et la sauvagerie des derniers qui s’acharnent sur les animaux au nom du sacro-saint principe du rendement. En contrepoint se donne à lire l’humanité des « bêtes » dont témoigne la récurrence de la thématique de l’œil. Au tout début les pupilles bleuâtres des vaches reflètent les scènes quotidiennes des humains ; Eléonore cherche dans le regard doux du crapaud celui de son père comme une rémanence ; c’est dans l’œil du corbeau qu’elle entrevoit la silhouette de Marcel à son retour du front en 1917 ; beaucoup plus tard Henri fait la douloureuse expérience de capter non seulement son reflet dans l’œil des animaux mais aussi la « manière dont eux nous voient » ; ainsi, de simple reflet, l’œil de la bête est devenu par métaphore celui de la Conscience… Le roman se clôt sur l’œil du verrat scrutant la nuit !!

     

    Oui il y a de la barbarie, de la bestialité chez l’homme, oui il y a de l’humanité chez l’animal ; ce que renforcent et illustrent les comparaisons entre les deux « règnes ».

    Oui à trop vouloir asservir, exploiter le « monde vivant », l’homme commet la pire des dérives qui -comme dans le roman- peut se retourner contre lui.

    Une saga familiale et porcine à l’écriture viscérale, organique et aux visions hallucinées.

    Un roman coup de poing ! Un roman coup de cœur !

     

    PS à tous ceux qui déplorent la complaisance morbide de l’auteur dans le « fumier » je répondrai, plagiant Baudelaire « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».




  • "Accidents" de Olivier Bordaçarre (Editions Phébus)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Vampirisation par dépossession progressive c’était la thématique de Dernier désir. Dans  Accidents, Olivier Bordaçarre par le biais de la gémellité, modernise le thème du Doppelgänger. Jouant sur la polysémie du mot « accident » il fait évoluer ses personnages dans le monde de l’art, de la photo et de la publicité et donne à lire en filigrane une trame éminemment politique. Son art de la narration, son goût du suspense et du fantastique il les met aussi au service d’un questionnement sur la création en général, avec ses doutes et ses affres tout en évoquant l’histoire d’une re-naissance.

    Chacun des 26 chapitres a pour titre un nom de rue et d’arrondissement (Paris), de localité (Jura Lozère). Le choix de l’Erta’Alé en Ethiopie qui clôt le roman aura une fonction symbolique (échos entre le magma à l’échelle planétaire et l’incandescence maîtrisée de Roxane) et narrative (assure une forme de circularité au roman qui s’ouvrait en un rendu halluciné sur un accident de voiture avec embrasement). Mais loin d’être fragmentée, l’histoire en diversifiant les lieux permet au romancier de faire des événements rapportés le lieu où se « rencontrent » des « destinées » avec tous leurs « accidents » de parcours et les « retournements » de situations ! Appartements, galeries, lieux de tournage, ateliers ou encore bord de mer servent de « décors » à des micro-spectacles où l’auteur prend plaisir à mêler trivialité ou inventivité poétique du quotidien, embrasement de la passion, affres de la création, relations faussées exaltées ou sincères. Des dialogues au sein d’une famille « moderne », des propos truffés de clichés sur la hiérarchie des expressions artistiques, animent ce spectacle de l’humaine condition. Apostropher un inconnu pêcheur sur la plage de Barbâtre marque une étape dans le chemin de Roxane vers la réappropriation de son corps et l’acceptation de se voir dans le regard de l’autre !

    Tout semble affaire de « regard » avec -et c’est une constante chez l’auteur- les sens littéral et métaphorique entremêlés (à l’instar d’une conversation entre Paul et sa compagne Julia qui croise la projection du film « Mon oncle »). Regard regardeur et regardé ; à travers cette aimantation circulent des « images » celles qui obéissent aux canons imposés par la mode ou la publicité entre autres, et que l’auteur semble fustiger. Du coup un visage mutilé par des cicatrices -et qui rappelle les déformations que fait subir Bacon à ses portraits- aura du mal à s’intégrer dans une société du « spectacle ». Mais Sergi Velasquez -personnage pivot du roman- saura déceler la beauté par-delà les apparences. D’abord attiré par l’incandescente Rebecca, il découvrira la beauté torturante et torturée qui se dégage de photos et à travers elles, celle de la photographe elle-même et qui n’est autre que le « double » de Rebecca… l’accidentée du tout début et dont le lecteur suit (grâce à un montage alterné) les différentes étapes qui la conduiront de l’isolement douloureux à la pleine lumière.

    Doubles, jeux de miroirs (l’appartement de Rebecca est d’ailleurs envahi par ces « reflets »), vont de pair avec les échos qui s’appellent en se répondant dans la narration. Deux sœurs jumelles, deux feux dévastateurs, deux « coups de foudre », deux conceptions du Beau, les dits et non-dits (on entendra deux versions de l’accident ; mais surtout c’est à la psychanalyste Julia sœur de Sergi de donner un « sens » à  ce qui est « latent »), Eros et Thanatos !

    C’est bien un dispositif romanesque complexe que tisse Olivier Bordaçarre dans Accidents

    « Sédiments... non sentiments » (ce lapsus de Sergi n’est-il pas révélateur ???)




  • "14 juillet" de Eric Vuillard (Editions Actes Sud)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Trop souvent on raconte la prise de la Bastille « du point de vue de ceux qui n’y étaient pas » Rendre l’événement à la foule et donner un visage à tous ces hommes , telle est la  démarche d’Eric Vuillard -qui a travaillé sur les archives de la Police sur les comptes rendus de cette journée « historique » Un compte 98 morts ; une liste 954 noms..

    14 juillet est le récit de la révolution en marche, vue de l’intérieur ; l’auteur s’est immiscé dans cette foule et il va entraîner son lecteur dans ce mouvement lui faisant ressentir voir toucher entendre une énergie à l’état brut ! Et puisque hier c’est demain, ce qui fut sera. Au détour d’une rue, d’une phrase le lecteur capte des échos qui se répondent par-delà les siècles…..

    La révolte gronde ; on est mal payé mal nourri ; c’est la famine ; la dette du pays est exorbitante. Avril 1789, saccage de la Folie Titon . Le récit s’ouvre sur ces prémices de la Révolution. S’appuyant sur le factuel, l’auteur donne à « voir » de criantes inégalités ; et ce sera la « revanche de la sueur sur la treille, la revanche du  tringlot sur les anges joufflus »

    Avec emphase on nous enseigne le règne de chaque roi…. Mais on ne nous raconte jamais ces pauvres filles venues de Sologne ou de Picardie ». 14 Juillet  donnera un visage une parole une vie aux anonymes !

    À  l’identification des 18 cadavres de séditieux (suite à l’incendie de la folie Titon) répondront en écho celle de ceux transportés au Châtelet (fin de l’avant-dernier chapitre « le déluge ») et la longue liste des acteurs de la journée du 14 juillet (chapitre la foule). À ces échos s’ajoute l’alternance entre panoramiques et zooms. Caméra subjective, gros et très gros plans, jeux de travellings, angles de vue très divers, on assiste souvent à une reconstitution cinématographique des événements. De même l’auteur fait alterner le pronom « on » -à valeur globalisante qui illustre à la fois la compacité et l’unité d’une foule- et le pronom « il  ou elle» qui individualise en la nommant et l’identifiant, une personne. Un chapitre « la foule » illustre cette démarche. Puisque les autres récits de cette « journée historique » sont empesés ou lacunaires l’auteur interroge une liste (dressée plus tard) et voici que prennent vie (nom métier date état civil étiquette) ceux qui auront fait l’Histoire.

    Chair et sang qui palpitent à l’instar de la phrase qui hoquette nerveuse, des choix lexicaux où s’invite l’argot ; rythme souvent trépidant en harmonie avec l’impétuosité de la foule. Mais que c’est beau un visage bien plus beau que la page d’un livre, les sentiments y surgissent de toutes parts et s’y étreignent

    Comme l’auteur est censé être au milieu de la foule il en connaît les acteurs « notre homme » « nous l’avons déjà vu » « la placière qui est derrière nous » « prenons dans nos bras ce Maillard malade »; ou bien l’imagination supplée aux lacunes « il faut imaginer » ou encore s’interrogeant par exemple sur les derniers moments de Sagault le batteur d’or il utilise des modalisateurs « il a dû » qui scandent en reprises anaphoriques les paragraphes qui lui sont consacrés. À un moment tout le décor s’est estompé on focalise sur le funambule Michel Béziers un pauvre diable de cordonnier de 38 ans  qui sur une planche va à la recherche de ce mot (« mot d’excuse » ?) entrevu dans une meurtrière…..

    Deux moments de pure émotion : Humbert a épargné la vie d’un soldat suisse et ce dernier  donnera sa chemise pour panser la plaie du blessé... Marie Bliard apprenant la mort de son compagnon Rousseau, allumeur de réverbères, tordue par la douleur constate impuissante que les lignes tracées par le clerc vont se substituer définitivement à la chair, à toutes les palpitations qui  auront rythmé leur Vie !

    Réalisme truculence humour sens du rythme ; tout cela n’exclut pas quelques  « envolées » plus lyriques et des interprétations à connotation symbolique. À l’Hôtel de Ville on refuse de distribuer la poudre « entre le peuple et qui s’en improvise l’émissaire il existe aussitôt un fossé. Toute la Révolution est déjà là. La Plaine ou la Montagne » Boucheron et Piquet agitent leurs chapeaux « comme un au revoir à l’Ancien Régime »  L’auteur sait aussi renouer avec la pratique de l’ekphrasis quand il décrit par exemple le sabre d’officier d’Ethys de Corny !

     « On devrait lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires [ ….].chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir » Ne serait-ce pas une des belles leçons de ce 14 juillet 1789?




  • "Tropique de la violence" de Nathacha Appanah (Editions Gallimard)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Comment faire pour que les mots ne soient pas qu’une litanie fanée et corrompue qui viendrait mourir sans bruit dans le lagon turquoise de Mayotte?Telle est la question que se posait l'auteur lors de son deuxième séjour sur l'île. La réponse est dans son roman choral "Tropique de la violence". En donnant la parole à cinq personnages, en modulant leurs voix, Nathacha Apannah invite ainsi le lecteur à écouter une complexité que chacun incarne à sa façon. Loin des clichés sur des tropiques enchanteurs -même si la beauté naturelle de l'île est sidérante- le roman fait retentir le bruit et la fureur de tous ces enfants pris au piège de la violence, et particulièrement de Moïse dont le parcours chaotique est érigé en destin

    Le roman s'ouvre sur le récit de Marie. Dans la fixité de l'Eternel où ne "subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n'est plus" défilent sous forme de flashs les épisodes marquants de sa vie de célibataire, de femme mariée et de "mère" (les paragraphes sont impulsés par les phrases anaphores "j'ai 23 ans, j'ai 26 ans...  j'ai 47 ans"). Ce chapitre d'ouverture contient des "thèmes" qui, repris en écho par d'autres voix, vont jouer le rôle de variations; misère sociale, flot d'immigrés et de clandestins, insécurité. On apprend aussi que le livre fétiche de Moïse (l'enfant adopté) est "L'enfant et la rivière" d'Henri Bosco; une phrase, citée en exergue, est comme un viatique aux promesses latentes: le "là" C'est un beau pays... Sur le plan formel la musicalité frémissante de la phrase servira de contrepoint à des voix plus rugueuses dont celle de Bruce par exemple.

    Car les voix des cinq personnages (Marie, Moïse -le fils adopté dit Mo la Cicatrice -, Bruce le jeune caïd qui règne sur Gaza la cité dépotoir, Olivier le "flic" impuissant face à la montée de la violence, Stéphane ce jeune de 27 ans qui travaille pour une ONG "en avant les jeunes") vont se mêler se répondre tissant un entrelacs musical où la chronologie est délibérément éclatée. Un même épisode est évoqué mais selon des points de vue différents -la mort de Marie, la défaite du caïd Bruce au mourengué, sa mort, et l'arrestation de Moïse son assassin. Ou bien une voix évoque le début d'un épisode et la suite se prolonge dans une autre  prise de parole (là on lit et entend tout à la fois le jeu sur les "raccords"). Certaines voix chantent à la manière d'une complainte, d'autres façon rap; mais dans toutes un sens du rythme évident. À cela s'ajoute la beauté âpre ou sensuelle dans les choix lexicaux. Beauté au service de forces telluriques ou océanes mais surtout de la force incandescente de la violence. Violence de la misère, violence dans les rapports humains; violence comme seul succédané ce dont témoignent le lamento de Bruce et l'évocation de son parcours. Deux voix nous parviennent d'outre-tombe celles de Marie et de Bruce; celle de Moïse ira rejoindre les abysses, ces profondeurs que Marie sondait de son au-delà. Ainsi l'élément liquide qui enveloppe les êtres et les choses assure la circularité du roman (les dugongs et cœlacanthes que voit Marie au début sont ceux qu'imagine Moïse à la fin avant de les rejoindre pour échapper à la meute....).

    Abandonné un 3 mai par sa très jeune mère effrayée par l'hétérochromie du bébé, signe de mauvais augure; recueilli élevé par Marie une "mère" aimante; Moïse le "Noir" déraciné amoureux des lettres, bien vite se révolte contre cette "vie protégée" de Blanc; il veuttranspirer une sueur d'homme noir entendre tam-tams et cris; déboussolé par la mort de Marie; il sombre dans la délinquance entraîné par Bruce dont il est un des chevaliers servants. La recherche des origines le conduira à cette plage de sable noir encerclée de baobabs à l'endroit précis où il fut "déposé". Humilié, victime de sévices corporels, il commettra -malgré lui- l'irréparable au lac Dziani "je m'appelle Moïse j'ai quinze ans et, à l'aube, j'ai tué" (j'ai à peine appuyé et le coup est parti" ).

    Mayotte? À travers les récits de Cham l'homme aimé, Marie imaginait une "île aux enfants, verdoyante et fertile où l'on joue du matin au soir". En fait ce département français semble concentrer tous les problèmes actuels: immigration massive, délinquance, insécurité, violence, pauvreté, chômage, système hospitalier et éducatif au bord de l’explosion, population épuisée qui a l’impression d’avoir été abandonnée par la France... Et son microcosme Gaza devient un macrocosme. Gaza cité dépotoir! Olivier le flic l'assimile à la France, alors que Moïse en la découvrant s'interroge sur son patronyme (une autre appellation aurait-elle été synonyme de douceur??); Bruce le "roi des lieux" la compare à une femme dont il faut connaître plis et rondeurs et à l'entendre ce n'est pas une sinécure d'être le chef de Gaza....(choisir ses troupes, trouver des thunes, voler, agresser, acheter de la drogue) et gare à celui qui enfreint les règles (Mo sera d'ailleurs torturé et violé....Les formules euphémisantes ou imagées décuplent la force suggestive de ce cruel épisode)

    Gaza et son odeur de tous les ghettos du monde (urine merde pétrole épices sueur fermentée, moisi du linge mou) Gaza et ses bruits incessants (voitures muezzin télé cris des enfants pleurs des bébés qui ont faim) Gaza où des ados fabriquent du "bon chimique"

    Et pourtant à cet endroit même c'était le Paradis. Alors que son corps se dédouble, Bruce entre vie et trépas, se souvient mais ….Cette île nous a transformés en chiens

    De l'endroit où je vous parle-affirmait Marie dès le début- ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase




  • Hommage au poète André MALARTRE

    Luis PORQUET


    Hommage à un poète et un homme de théâtre
    André Malartre redécouvert par Yves Leroy


    C’est grâce à l’opiniâtreté d’Yves Leroy, écrivain et homme de culture, qu’un coffret consacré à la vie et à l’oeuvre du poète André Malartre vient tout juste de voir le jour, à l’enseigne des éditions Le Vistemboir à Caen. Deux volumes éclairent ainsi l’itinéraire et l’engagement d’un homme de scène hors du commun pour qui la transmission fut le mot-clé d’une vie singulièrement bien remplie.
    Il y a ceux dont la seule obsession est d’être sur le devant de la scène et ceux qui, prodigues des dons qu’ils ont reçus, font profiter les autres de ce qu’ils savent ou ont appris de la vie. André Malartre, à l’évidence, était de cette dernière catégorie, lui qui, mieux que personne, sut transmettre et faire partager sa passion du théâtre et de la poésie, deux domaines qui, chez lui, étaient inextricablement liés.
    Marqué très jeune par sa rencontre avec le poète Georges Limbour, André Malartre (1921-1995) fut sans nul doute un acteur majeur de la vie culturelle normande et de la pédagogie du théâtre. De par le rôle essentiel qu’il joua dans l’expérimentation et la transmission de pratiques théâtrales inédites, il amena bien des comédiens à se surpasser en faisant de leur corps et de leur voix un usage qui rompait avec les conventions docilement acceptées jusqu’alors. 1968 à cet égard agira sur lui comme une sorte de séisme. En tant que metteur en scène et agitateur artistique, Malartre était porté par une exigence qui ne concédait rien à la facilité ni aux poncifs hérités des enseignements par trop conformistes ou classiques. Car pour lui la portée d’un texte se donnait à voir autant qu’à entendre dans la propre chair de l’acteur, le son et la gestuelle étant aussi impérieux que le sens accordé aux mots. Quant à la poésie, elle ne pouvait pour un tel homme se dissocier de la vie, revêtant à ses yeux une dimension incantatoire et sacrée, non au sens étroitement religieux du terme, mais comme ressource énergétique, sociale et politique, dans l’acception la plus noble du mot.
    Avec une rigueur qui lui fait honneur, Yves Leroy, qui fut de ses disciples et compagnons de route, nous fait palper la dimension humaine de l’artiste et du pédagogue André Malartre en énumérant les étapes de son parcours et les remises en cause qui l’amenèrent à inventer sa propre voie, sa propre vision de la scène. Etayé par de nombreux témoignages et documents photographiques, le parcours de Malartre est ainsi éclairé, prenant une dimension souvent bouleversante tant l’homme fut entouré d’amitié et de respect. Grâce aux archives de l’IMEC et à ceux qui partagèrent sa passion, Yves Leroy fait revivre les grandes étapes de ce destin exceptionnel. S’étant d’abord voué à la poésie, amour auquel il restera fidèle en dépit des années entièrement consacrées au théâtre, Malartre fut tour à tour professeur d’éducation physique, créateur de la fameuse revue de poésie “iô“, publication de référence, instructeur académique d’art dramatique, metteur en scène pour la Compagnie du Mal d’Aurore à Alençon et créateur du Théâtre d’Ostrelande à Hérouville Saint-Clair, dont il fut le premier directeur artistique. Ces expériences, comme ses rendez-vous poétiques, ont laissé comme un sillage incandescent. André Malartre sut rallier tout ce qui compta dans le domaine de la poésie (poètes autant qu’animateurs de revues littéraires). Cet homme inclassable mettait la notion de recherche au-dessus de la production, se méfiant du mandarinat autant que du « pouvoir culturel » des élites en poste, souvent rivées à leurs prérogatives.
    Sa passion pour la poésie, vers laquelle il ne pouvait que revenir fortifié de son expérience théâtrale, a valu à André Malartre de nous laisser une oeuvre dense, non en termes de volume mais d’intensité. Encore fallait-il que quelqu’un s’attache à la faire resurgir du silence ! Dans l’Anthologie poétique réunie par Yves Leroy grâce au concours de ceux qui l’ont accompagné dans ce projet ambitieux, nous retrouvons Malartre tel qu’en lui-même, un Malartre qui nous dit notamment ceci : ton corps / racine ou aile, ou encore : plus j’avance / plus je jette la paille au vent. Car, porté par le désir d’un théâtre populaire, il savait, comme Jean Dasté, aller à l’essentiel. Accompagné d’illustrations dues au talent de Cécile Miguel, Erik Bersou et Christian Ferré, ce précieux ouvrage nous permet de sentir combien la poésie, celle qui n’est pas absconse ou entachée de mièvrerie, agit comme un incomparable apport énergétique. Car elle est, comme l’écrivait Novalis, le réel absolu. C’est pourquoi on la craint autant qu’on la recherche. C’est aussi ce qui rend unique ce beau coffret que l’on peut commander, pour 40 €, aux éditions Le Vistemboir (10, rue Haute, 14000 Caen - www.editionslevistemboir.com). Une opportune redécouverte dont nous saluons la qualité.


    Exposition : “Présence André Malartre“, du 24 novembre 2016 au 4 janvier 2017 – scriptorium de l’Abbaye aux Hommes, Hôtel de Ville – Caen.

    Visuel : portrait d’André Malartre réalisé par Antoine Perus






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