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Littérature

Critiques littéraires

  • "Tropique de la violence" de Nathacha Appanah (Editions Gallimard)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Comment faire pour que les mots ne soient pas qu’une litanie fanée et corrompue qui viendrait mourir sans bruit dans le lagon turquoise de Mayotte?Telle est la question que se posait l'auteur lors de son deuxième séjour sur l'île. La réponse est dans son roman choral "Tropique de la violence". En donnant la parole à cinq personnages, en modulant leurs voix, Nathacha Apannah invite ainsi le lecteur à écouter une complexité que chacun incarne à sa façon. Loin des clichés sur des tropiques enchanteurs -même si la beauté naturelle de l'île est sidérante- le roman fait retentir le bruit et la fureur de tous ces enfants pris au piège de la violence, et particulièrement de Moïse dont le parcours chaotique est érigé en destin

    Le roman s'ouvre sur le récit de Marie. Dans la fixité de l'Eternel où ne "subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n'est plus" défilent sous forme de flashs les épisodes marquants de sa vie de célibataire, de femme mariée et de "mère" (les paragraphes sont impulsés par les phrases anaphores "j'ai 23 ans, j'ai 26 ans...  j'ai 47 ans"). Ce chapitre d'ouverture contient des "thèmes" qui, repris en écho par d'autres voix, vont jouer le rôle de variations; misère sociale, flot d'immigrés et de clandestins, insécurité. On apprend aussi que le livre fétiche de Moïse (l'enfant adopté) est "L'enfant et la rivière" d'Henri Bosco; une phrase, citée en exergue, est comme un viatique aux promesses latentes: le "là" C'est un beau pays... Sur le plan formel la musicalité frémissante de la phrase servira de contrepoint à des voix plus rugueuses dont celle de Bruce par exemple.

    Car les voix des cinq personnages (Marie, Moïse -le fils adopté dit Mo la Cicatrice -, Bruce le jeune caïd qui règne sur Gaza la cité dépotoir, Olivier le "flic" impuissant face à la montée de la violence, Stéphane ce jeune de 27 ans qui travaille pour une ONG "en avant les jeunes") vont se mêler se répondre tissant un entrelacs musical où la chronologie est délibérément éclatée. Un même épisode est évoqué mais selon des points de vue différents -la mort de Marie, la défaite du caïd Bruce au mourengué, sa mort, et l'arrestation de Moïse son assassin. Ou bien une voix évoque le début d'un épisode et la suite se prolonge dans une autre  prise de parole (là on lit et entend tout à la fois le jeu sur les "raccords"). Certaines voix chantent à la manière d'une complainte, d'autres façon rap; mais dans toutes un sens du rythme évident. À cela s'ajoute la beauté âpre ou sensuelle dans les choix lexicaux. Beauté au service de forces telluriques ou océanes mais surtout de la force incandescente de la violence. Violence de la misère, violence dans les rapports humains; violence comme seul succédané ce dont témoignent le lamento de Bruce et l'évocation de son parcours. Deux voix nous parviennent d'outre-tombe celles de Marie et de Bruce; celle de Moïse ira rejoindre les abysses, ces profondeurs que Marie sondait de son au-delà. Ainsi l'élément liquide qui enveloppe les êtres et les choses assure la circularité du roman (les dugongs et cœlacanthes que voit Marie au début sont ceux qu'imagine Moïse à la fin avant de les rejoindre pour échapper à la meute....).

    Abandonné un 3 mai par sa très jeune mère effrayée par l'hétérochromie du bébé, signe de mauvais augure; recueilli élevé par Marie une "mère" aimante; Moïse le "Noir" déraciné amoureux des lettres, bien vite se révolte contre cette "vie protégée" de Blanc; il veuttranspirer une sueur d'homme noir entendre tam-tams et cris; déboussolé par la mort de Marie; il sombre dans la délinquance entraîné par Bruce dont il est un des chevaliers servants. La recherche des origines le conduira à cette plage de sable noir encerclée de baobabs à l'endroit précis où il fut "déposé". Humilié, victime de sévices corporels, il commettra -malgré lui- l'irréparable au lac Dziani "je m'appelle Moïse j'ai quinze ans et, à l'aube, j'ai tué" (j'ai à peine appuyé et le coup est parti" ).

    Mayotte? À travers les récits de Cham l'homme aimé, Marie imaginait une "île aux enfants, verdoyante et fertile où l'on joue du matin au soir". En fait ce département français semble concentrer tous les problèmes actuels: immigration massive, délinquance, insécurité, violence, pauvreté, chômage, système hospitalier et éducatif au bord de l’explosion, population épuisée qui a l’impression d’avoir été abandonnée par la France... Et son microcosme Gaza devient un macrocosme. Gaza cité dépotoir! Olivier le flic l'assimile à la France, alors que Moïse en la découvrant s'interroge sur son patronyme (une autre appellation aurait-elle été synonyme de douceur??); Bruce le "roi des lieux" la compare à une femme dont il faut connaître plis et rondeurs et à l'entendre ce n'est pas une sinécure d'être le chef de Gaza....(choisir ses troupes, trouver des thunes, voler, agresser, acheter de la drogue) et gare à celui qui enfreint les règles (Mo sera d'ailleurs torturé et violé....Les formules euphémisantes ou imagées décuplent la force suggestive de ce cruel épisode)

    Gaza et son odeur de tous les ghettos du monde (urine merde pétrole épices sueur fermentée, moisi du linge mou) Gaza et ses bruits incessants (voitures muezzin télé cris des enfants pleurs des bébés qui ont faim) Gaza où des ados fabriquent du "bon chimique"

    Et pourtant à cet endroit même c'était le Paradis. Alors que son corps se dédouble, Bruce entre vie et trépas, se souvient mais ….Cette île nous a transformés en chiens

    De l'endroit où je vous parle-affirmait Marie dès le début- ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase




  • Hommage au poète André MALARTRE

    Luis PORQUET


    Hommage à un poète et un homme de théâtre
    André Malartre redécouvert par Yves Leroy


    C’est grâce à l’opiniâtreté d’Yves Leroy, écrivain et homme de culture, qu’un coffret consacré à la vie et à l’oeuvre du poète André Malartre vient tout juste de voir le jour, à l’enseigne des éditions Le Vistemboir à Caen. Deux volumes éclairent ainsi l’itinéraire et l’engagement d’un homme de scène hors du commun pour qui la transmission fut le mot-clé d’une vie singulièrement bien remplie.
    Il y a ceux dont la seule obsession est d’être sur le devant de la scène et ceux qui, prodigues des dons qu’ils ont reçus, font profiter les autres de ce qu’ils savent ou ont appris de la vie. André Malartre, à l’évidence, était de cette dernière catégorie, lui qui, mieux que personne, sut transmettre et faire partager sa passion du théâtre et de la poésie, deux domaines qui, chez lui, étaient inextricablement liés.
    Marqué très jeune par sa rencontre avec le poète Georges Limbour, André Malartre (1921-1995) fut sans nul doute un acteur majeur de la vie culturelle normande et de la pédagogie du théâtre. De par le rôle essentiel qu’il joua dans l’expérimentation et la transmission de pratiques théâtrales inédites, il amena bien des comédiens à se surpasser en faisant de leur corps et de leur voix un usage qui rompait avec les conventions docilement acceptées jusqu’alors. 1968 à cet égard agira sur lui comme une sorte de séisme. En tant que metteur en scène et agitateur artistique, Malartre était porté par une exigence qui ne concédait rien à la facilité ni aux poncifs hérités des enseignements par trop conformistes ou classiques. Car pour lui la portée d’un texte se donnait à voir autant qu’à entendre dans la propre chair de l’acteur, le son et la gestuelle étant aussi impérieux que le sens accordé aux mots. Quant à la poésie, elle ne pouvait pour un tel homme se dissocier de la vie, revêtant à ses yeux une dimension incantatoire et sacrée, non au sens étroitement religieux du terme, mais comme ressource énergétique, sociale et politique, dans l’acception la plus noble du mot.
    Avec une rigueur qui lui fait honneur, Yves Leroy, qui fut de ses disciples et compagnons de route, nous fait palper la dimension humaine de l’artiste et du pédagogue André Malartre en énumérant les étapes de son parcours et les remises en cause qui l’amenèrent à inventer sa propre voie, sa propre vision de la scène. Etayé par de nombreux témoignages et documents photographiques, le parcours de Malartre est ainsi éclairé, prenant une dimension souvent bouleversante tant l’homme fut entouré d’amitié et de respect. Grâce aux archives de l’IMEC et à ceux qui partagèrent sa passion, Yves Leroy fait revivre les grandes étapes de ce destin exceptionnel. S’étant d’abord voué à la poésie, amour auquel il restera fidèle en dépit des années entièrement consacrées au théâtre, Malartre fut tour à tour professeur d’éducation physique, créateur de la fameuse revue de poésie “iô“, publication de référence, instructeur académique d’art dramatique, metteur en scène pour la Compagnie du Mal d’Aurore à Alençon et créateur du Théâtre d’Ostrelande à Hérouville Saint-Clair, dont il fut le premier directeur artistique. Ces expériences, comme ses rendez-vous poétiques, ont laissé comme un sillage incandescent. André Malartre sut rallier tout ce qui compta dans le domaine de la poésie (poètes autant qu’animateurs de revues littéraires). Cet homme inclassable mettait la notion de recherche au-dessus de la production, se méfiant du mandarinat autant que du « pouvoir culturel » des élites en poste, souvent rivées à leurs prérogatives.
    Sa passion pour la poésie, vers laquelle il ne pouvait que revenir fortifié de son expérience théâtrale, a valu à André Malartre de nous laisser une oeuvre dense, non en termes de volume mais d’intensité. Encore fallait-il que quelqu’un s’attache à la faire resurgir du silence ! Dans l’Anthologie poétique réunie par Yves Leroy grâce au concours de ceux qui l’ont accompagné dans ce projet ambitieux, nous retrouvons Malartre tel qu’en lui-même, un Malartre qui nous dit notamment ceci : ton corps / racine ou aile, ou encore : plus j’avance / plus je jette la paille au vent. Car, porté par le désir d’un théâtre populaire, il savait, comme Jean Dasté, aller à l’essentiel. Accompagné d’illustrations dues au talent de Cécile Miguel, Erik Bersou et Christian Ferré, ce précieux ouvrage nous permet de sentir combien la poésie, celle qui n’est pas absconse ou entachée de mièvrerie, agit comme un incomparable apport énergétique. Car elle est, comme l’écrivait Novalis, le réel absolu. C’est pourquoi on la craint autant qu’on la recherche. C’est aussi ce qui rend unique ce beau coffret que l’on peut commander, pour 40 €, aux éditions Le Vistemboir (10, rue Haute, 14000 Caen - www.editionslevistemboir.com). Une opportune redécouverte dont nous saluons la qualité.


    Exposition : “Présence André Malartre“, du 24 novembre 2016 au 4 janvier 2017 – scriptorium de l’Abbaye aux Hommes, Hôtel de Ville – Caen.

    Visuel : portrait d’André Malartre réalisé par Antoine Perus




  • "Le Grand Jeu" de Céline Minard (Editions Rivages)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Est-ce en s'isolant dans un érémitisme -même drapé de haute technologie- que l'on parviendra à résoudre la grande énigme de l'Existence, comprendre la Règle du Jeu? En se mettant soi-même en jeu et miser son "je" comme enjeu ? C'est à ce questionnement -où les "espaces réels" la montagne, deviennent "espaces de pensée" -que tente de répondre la narratrice du roman de Céline Ménard "Le Grand Jeu"

    Le texte fait alterner passages descriptifs et questionnements. Certes ils sont séparés typographiquement par des blancs/pauses. Dans les premiers s'imposent le "je" comme instance narrative, le recours au passé composé (qui n'exclut pas le passé simple ou l'imparfait et quelquefois le présent dit de narration) alors que dans les seconds -eu égard aux multiples questions plus globalisantes- le "je" devient un "je" plus universel (relayé par un "tu") et le temps verbal choisi est celui du présent de vérité générale. Mais malgré ces différences formelles apparentes, les deux s'appellent en se répondant, les seconds prolongent la narration censée être consignée dans des carnets (comme il est fait allusion plusieurs fois) et vice-versa. Les notations précises parfois sèches dans leur énoncé qui décomposent chaque geste (installation, repérages, apprivoisement, cuisine, jardinage, ascension) la rencontre improbable d'un moine plus tard identifié comme une "chamane" stylite ou funambule servent de support moins à "un rapport d'activité" qu'à une "expérience de la pensée" (propos de l'auteur)

     

    Faut-il se retirer de tout contact avec autrui (comme le recommandait Marc-Aurèle") éviter "un ingrat, un envieux, un imbécile" (la formule revient en leitmotiv)? Afin de se donner "une règle privée"? Dans le monde très méthodique que s'est créé la narratrice dans ce tube tabernacle refuge accroché à une paroi montagneuse, où la marche alterne avec la méditation, la lecture et la musique (elle est violoncelliste) elle était loin d'imaginer qu'une présence insolite (tas de laine pourvu d'un auriculaire immense) allait perturber ses plans initiaux; toutefois ce grain qui vient gripper la "machine" va l'aider à aller plus loin "dans sa compréhension de l'humain"

     

    Au début de son installation, la narratrice sait qu'en plantant des bambous le bosquet sera une armée invasive; mais immobile "cette assemblée d'esthètes change par sa présence la lune en lanterne et l'envoie flotter parmi les cailloux". On célèbre les trois arts avec les sept sages, poésie, calligraphie et musique. Et de fait on se rend compte à la seconde lecture que le texte semble obéir (même si l'auteur n'a pas un plan pré établi) à ces trois formes d'expression artistique. Poésie qui métamorphose par métaphores ou agrandissement quasi cosmique la réalité la plus banale. Lignes transversales, verticales, diagonales qui sillonnent l'espace montagneux en le calligraphiant à la façon d'estampes japonisantes. Musique des bruissements ou des orages de la vie (animaux insectes, forces vives de la nature). Et au final nous allons entendre le long poème écrit dans l'eau; son et image se confondent; le poème coulait au-dessus de l'eau avec elle en elle hors d'elle"

     

    Et si le grand jeu ne consistait pas à toujours se questionner sur les enjeux sans attendre de réponse?

     

    L'éternité peut-elle tenir dans une durée finie?




  • "La valse des arbres et du ciel" de Jean-Michel Guenassia (Editions Albin Michel)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Exofiction (ou fiction biographique), tel se présente le roman La Valse des arbres et du ciel. Vincent Van Gogh lors de son court séjour à Auvers-sur-Oise en cet été 1890, aurait connu et vécu un dernier amour avec la fille du Docteur Gachet et son suicide serait peut-être un homicide...Pourquoi pas ?

    L'auteur donne la parole à Marguerite Gachet. Après quelques précautions d'usage elle renoue avec la fonction phatique du langage en se présentant "moi Marguerite Gachet mercredi 19 mars 1890 je fête seule mes 19 ans". Puis elle évoque ses relations conflictuelles avec son père tyrannique le Docteur Gachet, son besoin irrépressible d'émancipation (partir en Amérique) jusqu'à ce jour où elle rencontre un peintre qu'elle prend d'abord pour un ouvrier : c'est Vincent Van Gogh. Choc émotionnel qui fera "tambouriner" son cœur de jeune  fille romantique de 19 ans. En se penchant sur cet épisode (elle affirme être le dernier amour du peintre) elle, l'octogénaire devenue (nous sommes en 1949), est censée "revivre" cette passion amoureuse qui serait  aussi un hymne à la peinture....

    Mais son style "fleur bleue" dans l'analyse de ses sentiments (avec moult clichés et redondances inutiles) la platitude des dialogues qu'elle restitue (alors qu'ils sont censés donner vie aux protagonistes) et même les notations plus "techniques" (elle fut elle-même copiste et à son "amant" elle aurait vainement demandé d'être son "élève") sont d'une fadeur déconcertante !!!

    Et que dire de toutes ces insertions en italique qui parsèment la narration ? Certes ces extraits de journaux (dont la Lanterne) ou de correspondances dessinent en creux une époque ; des informations "précieuses" sur les conditions de travail, la Tour Eiffel, le scandale de Panama, l'émigration, le projet du métropolitain ou d'un tunnel sous la Manche, la pollution (due aux chevaux dans la capitale) l'antisémitisme, etc. mais très souvent ils semblent "plaqués" (même si et surtout si on devine le plaisir un peu narquois de l'auteur à forcer son lecteur à mettre en résonance fiction et réalité).

    Le Docteur Gachet est de bout en bout discrédité. Sa relation aux peintres ? Pur opportunisme; sa relation avec Van Gogh qu'il est censé "soigner" ? L'inviter et l'inciter à boire au grand dam de Marguerite... Avec ses deux enfants ? C'est un despote. Il irait même jusqu'à faire des "faux" et les vendre... Le peintre lui aussi est "désacralisé"; et ce n'est pas le regard de Marguerite qui le voit flageller la toile de petits coups rapides et répétés qui lui rendra son aura !

    Jean-Michel Guenassia - qui avait obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2009 avec Le club des incorrigibles optimistes - semble avoir perdu sa fantaisie créatrice...

    In fine on retiendra les conseils de Pissaro prodigués à la jeune Marguerite "ne peins pas ce que tu vois mais ce que tu ressens et si tu ne ressens rien, ne peins pas".




  • "L’incandescente" de Claudie Hunzinger (Editions Grasset)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Deuxième volet d'une trilogie commencée avec "Elles vivaient d'espoir" (Emma et Thérèse), "L'incandescente" suit le parcours de Marcelle (née en 1907), évoque sa relation dyadique avec Emma, la mère de la narratrice, sa faculté à "embraser" les êtres et les choses. Dans ce préquel (du moins en ce qui concerne la relation Emma/Marcelle) où l'on retrouve certains personnages désormais familiers, la narratrice exhumant le passé, va le reconstruire en sept fragments (certains titres ont des accents proustiens). Le présent et le temps retrouvé, l'écriture qui épouse l'incandescence du personnage, font de ce témoignage (auto)biographique un "roman", non pas au sens de fiction mais d'œuvre d'art "car la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, n'est-ce pas la littérature"?

     

    Si l'art est d'abord dévoilement, instauration ou mise en œuvre d'une vérité, le roman de Claudie Hunzinger répond à ces critères. La narratrice visitant en secret les lettres de Marcelle libère un fantôme. Et pour restituer une époque, une ambiance, mais surtout une relation amoureuse, elle mêle extraits de correspondances, commentaires de photos, reconstructions "imaginaires" (voir les verbes de perception j'essaie de voir la scène; je la voyais bien mon Emma) et souvenirs personnels. Elle en explique d'ailleurs la genèse et en définit la tonalité:"j'ai voulu quitter le cirque terrifiant de l'Histoire; je mourais d'envie d'aller rejoindre Marcelle; vite vite rejoindre les marges la grâce les premières violettes dévorées dans les haies; les premiers jeux défendus érotiques cruels de l'enfance les baisers les bosquets la "folie d'amour" indifférente au sort du monde. La littérature n'est-elle pas l'enfance retrouvée?

    Ces jeunes filles ont pour elles le "feu de la jeunesse, son éclat". Et tout un champ lexical de l'embrasement parcourt le récit surtout le premier fragment "le temps d'Emma". Si l'une (Emma) a l'amour de l'équilibre, l'autre (Marcelle) celui des excès; les deux ont le pouvoir infernal des "jeunes démons"; pouvoir qui contamine la narratrice elle-même découvrant une "île secrète" où rien n'est cloisonné en "règnes distincts"; elle se sent si proche de Marcelle celle qui est du côté de "la vie qui circule" celle qui refuse "le poids des ancêtres". N'est-elle pas elle-même la fille du "langage"? Le bel amant de sa mère Emma? n'est-elle pas la sœur de la pluie? Le paquet de lettres se mue en un palimpseste où elle va "découvrir" la "cervelle casquée de sa mère" et où en surimpression elle ajoutera son propre vécu dans sa propre écriture. D'ailleurs à certains moments du récit, les instances narratives (je, tu, elle) peuvent désigner aussi bien Marcelle (monologue intérieur), que la narratrice ou Emma (commentaires); cette "apparente" confusion n'est-elle pas à même de créer une symétrie en miroir? Et/ou ne renvoie-t-elle pas à une sorte de "matrice" originelle?... Le morceau de tissu bleu, désigne par métonymie, l'étoffe d'une vie" celle de Marcelle -que la narratrice doit "ordonner"-, une vie qui à un moment se confondra avec la maladie, la tuberculose...

     

    Pour chacun des chapitres, l'auteur adopte une tonalité et un style particuliers. Ainsi en II, "la prisonnière" l'abondance de phrases courtes, de propositions nominales, l'emploi anaphorique du pronom "elle" créent une sorte de drame dont le spectacle de marionnettes "la mort de Tintagiles" serait la métaphore. Écureuils fleurs plantes couleurs refusés dans sa claustration, (Marcelle est dans un sana pour soigner sa tuberculose) c'est par la cavale qu'elle peut les saluer et par la sensualité les métamorphoser. Ainsi, le séjour imposé à La Sainte-Feyre est un exode "de plus vers les grands territoires sauvages de la jeunesse, vers l'intériorité de l'amour, vers la folle énergie venant de la mort" La présence de colchiques "graciles et vénéneux" mentionnée très tôt dans le roman n'avait-elle pas averti le lecteur???.

    Marcelle dont la spécialité est "de vous brûler de sa vie" saura faire oublier -pour un moment du moins- la présence de la mort à Marguerite, Hélène ces jeunes filles entrées au sana. Elle est par-delà les décennies, un guide une voix une musique pour la narratrice. Car son cadeau c'est la VIE

     

    Certes Emma et Marcelle ont incarné deux univers impénétrables: celui de la raison et celui de la féerie; celui de la santé et celui de la maladie. Mais à l'instar deMarcelle, la narratrice salue en sa mère, le bel astre indépendant; Athéna au regard incandescent; Emma et son rêve d'airain.

     

    C'est par Emma que la narratrice-auteur fut initiée au pouvoir magique des mots "le mot est une résonance intérieure permettant de susciter l'absente de tous bouquets" Et pendant la douloureuse expérience de l'internat, véritable prison pour une gamine de 11 ans, elle trouvera le souterrain invisible qui mène à lacase ensoleillée: la bibliothèque de sa mère, les livres, les mots.

     

    C'est avec Marcelle -qui lui aura révélé un "autre fantôme"- qu'elle va désormais (s')approcher (de) la "figure qui les attend là-bas, pensive, dans le champ des asphodèles"

     

    "Ce père sans mots j'irai le chercher!!




  • "Continuer" de Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Dans "Continuer" -et le titre a plus qu'une fonction programmatique- Laurent Mauvignier entraîne son lecteur aux côtés de Sibylle et de son fils Samuel dans les montagnes kirghizes, il le convie aussi à écouter une partition où se télescopent les voix intérieures de ses personnages et où alternent séquences méditatives et interrogations douloureuses; il lui fait  entendre le souffle de la vie -qui n'est pas sans lien avec le souffle de l'écriture-,,alors que s'opère l'intime fusion avec le monde animal, que la chevauchée se mue en "voyage initiatique" et que résonne la chanson "heroes" de David Bowie

    Le roman est composé de trois parties dont les titres lapidaires "décider" "peindre un cheval mort" et "continuer" s'apparentent à des injonctions. Injonctions qui ne suivent pas un ordre linéaire. Le roman s'ouvre en effet sur une scène de réveil (éveil vers?): les deux personnages sont confrontés à des voleurs de chevaux, ils seront sauvés par le couple Djamila et Bektash. Voilà trois mois qu'ils ont quitté Bordeaux. Puis un long flash-back va expliquer et mettre en scène les motivations de ce départ: afin de soustraire à des forces maléfiques cet adolescent qu'elle sait désorienté désaxé, Sibylle a "décidé" de "tout reprendre à zéro", en lui (re)donnant goût à la vie (regarder un ciel de nuit, s'émerveiller devant une montagne, savoir respirer et souffler)! .Nous les suivrons au pays des "chevaux célestes" dans leur parcours hérissé souvent d'énormes difficultés, un parcours fait aussi de rencontres parfois "improbables"; et simultanément nous emprunterons les chemins sinueux de leurs pensées profondes où le passé si prégnant, tapi dans les anfractuosités de la mémoire, s'en vient affleurer et contaminer le présent:

    Solaire et tourmenté le passé de Sibylle revient à intervalles réguliers, sous forme de souvenirs ou de cauchemars, sans ordre chronologique. Mais avec des dates précises, des années phares - surtout 1995 et à des moments cruciaux de la narration. Son "vécu" Laurent Mauvignier le capte et le restitue dans la plénitude du vivant en recourant au monologue intérieur, au style indirect libre et aux marques de l'oralisation. Dévastation et déflagration quand elle fut confrontée à l'horreur de l'évidence au moment même où son amour pour Gaêl était si incandescent! Le passé du jeune Samuel se confond en fait avec son présent d'adolescent marqué par une forme de "taedium vitae", de rejet de "l'autre" et presque de dégoût pour une mère "inconsciente" d'autant que son père Benoît entretient ces rapports fondés sur la dénégation! Mais ensemble, mère et fils vont progressivement s'apprivoiser. Deux scènes d'une infinie tendresse disent cette "réconciliation": lors d'une pause au bord d'un lac, Sibylle contemple le corps de son fils endormi; sa beauté d'enfant lui éclate au coeur elle dessine "une caresse qu'elle n'ose pas faire pour ne pas le réveiller; en écho, dans la dernière partie, Samuel au chevet de sa mère à l'hôpital n'ose pas la toucher "pas encore" et se contente d'écouter son souffle qui lui va droit au coeur. N'est-ce pas par le souffleque la vie circule en nous? (souffle de la vie non sans lien avec celui de l'écriture)Et de même que la mère avait "osé" violer l'intimité de son fils en écoutant sa musique, de même Samuel "osera" lire le carnet qu'elle a écrit à chaque pause. Sibylle découvrait que la chanson heroes de Bowie -qu'elle écoutait lors de ses virées à moto avec Gaël – est aussi la chanson préférée de son fils. Sera-t-elle leur nouveau viatique dans une connivence filiale??? Des effets spéculaires traversent ainsi de part en part le récit. Scènes qui se font écho. Prégnance de la chanson de Bowie. Mais aussi roman dans le roman. Sibylle avait écrit un roman et Gaël devait livrer le manuscrit à une maison d'éditions "Couper des scènes, supprimer des personnages, régler les problèmes de tension dramatique " n'est-ce pas aussi le travail de l'auteur dont Sibylle serait le double? Durant le "voyage" avec son fils elle consignera dans un carnet, son propre vécu (Samuel n'est-il pas le double du lecteur ou l'inverse?)

    On connaît la puissance suggestive la force évocatoire du style de l'auteur. La phrase par l'abondance d'interrogatives, la rapidité du rythme épouse l'affolement de Sibylle mère complètement déboussolée à la recherche de son fils "disparu" (deux fois dans le récit). Convulsive crépitante quand le martèlement de sonorités est en harmonie avec le roulement sec frappé, le son syncopé des bruits de sabots et des fers des deux chevaux Starman et Sidious. Prose poétique dans l'évocation de paysages dont ce lac qui vu du sommet ressemble à une "fève géante" bordée d'un collier aux "pierres irrégulières" et "ourlée" d'une bande de sable; vision presque paradisiaque qui contraste avec la noirceur et la puanteur des bourbiers qui avaient failli engloutir cavaliers et chevaux....Les paysages -dont l'auteur célèbre la beauté âpre rude et la magnificence- participent à (et de) la révélation des consciences. Samuel comprend tout à coup qu'il aime sa mère (même si le conditionnel atténue la force de cette révélation) quand il la voit s'ébattre dans les eaux du lac; il lui sourit et son sourire n'est-il pas celui de la tendresse et de la complicité?

    Unité de l'homme, du cosmos et de l'animal!!!  D'emblée les chevaux sont présentés comme "complices": Une connaissance mutuelle a fortifié les liens, leur nervosité est celle de leurs maîtres la communication se fait dans le silence de la connivence; il faut savoir les saluer les caresser; leur hennissement peut signifier bonheur. N'ont-ils pas en commun le froid la faim le calme et le temps? I Et c'est dans l'oeil bleu de Starman sur le point de mourir que Sibylle, à la recherche de son fils enfui, verra son reflet "déformé" comme dans les miroirs anciens qu'on trouve dans la peinture hollandaise...

    Continuer -et de nombreuses occurrences en font un leitmotiv- semble chevillé au corps et à l'âme de Sibylle  La dernière partie la plus courte celle qui donne le titre à l'ensemble sert de "résolution" voire d'épiphanie: les deux personnages auront exorcisé, en les conjurant, leurs angoisses existentielles."Aller vers les autres c'est pas renoncer à soi". Telle est bien la leçon que Samuel aura comprise. C'est désormais son credo. Et c'est lui qui enjoindra à sa mère de "continuer"






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